mardi 12 octobre 2021

Retour à Killybegs


 Le trahi et le traitre sont pareillement douloureux. On peut aimer l’Irlande à en mourir, ou l’aimer à en trahir.

Ayant lu, et beaucoup aimé Mon traitre, Retour à Killybegs s’imposait forcément à moi !

Cette fois Sorj Chalandon donne la parole à Tyrone Meehan, combattant de l’IRA qui a trahi au profit de l’ennemi anglais. Ce dernier se raconte sur deux temporalités, en alternance.

De son enfance misérable, et orpheline viendra son fort sentiment nationaliste irlandais en révolte contre l’occupant anglais et protestant, lui le papiste, autrement dit catholique. Chassé de mon village par la misère, banni de mon quartier par l’ennemi.

Les Britanniques dehors. Mon père m’avait laissé cette certitude en héritage, rien de plus. 

Au soir de sa vie, Tyrone Meehan,le traitre donc, depuis qu’il est démasqué , s’est replié à Killybegs pour s’y cacher.

La guerre c’est moche, disait je ne sais plus qui. La haine entre les deux nations est tellement viscérale, qu’on ne parvient plus à en comprendre les véritables origines. La violence se situe des deux côtés. La répression britannique est si redoutable qu’elle implique inévitablement l’escalade.

Dans cet opus de haute volée, Sorj Chalandon, pourtant meurtri par son ami Irlandais parviendrait presque à mous rendre le traitre sympathique, parce que l’auteur explique, décortique, et surtout donne la parole à l’autre. Il ne juge pas, et par ricochet incite le lecteur à prendre acte d’un conflit aux portes de l’Europe qui a empoisonné deux pays à un point qu’on imagine mal. Il n’y a aucun manichéisme ; il n’y a que des hommes avec leur histoire, leurs idéaux, leur vérité, leurs forces et leurs faiblesses.

Un grand roman, encore une fois !

Retour à Killybegs de Sorj Chalandon, chez Grasset (Août 2011, 336 pages) et au livre de poche (2012) ; Grand Prix de l’Académie française.

Sorj Chalandon est un journaliste et écrivain français.

Il a été journaliste au quotidien "Libération" de 1974 à février 2007. Membre de la presse judiciaire, grand reporter, puis rédacteur en chef adjoint de ce quotidien, il est l'auteur de reportages sur l'Irlande du Nord et le procès de Klaus Barbie qui lui ont valu le prix Albert-Londres en 1988. Depuis 2009, Sorj Chalandon est journaliste au "Canard enchaîné", ainsi que critique cinéma.

Il est devenu un auteur reconnu grâce notamment à "Une promesse", qui obtint le prix Médicis en 2006, "Retour à Killybegs" couronné en 2011, par le Grand Prix du roman de l'Académie Française et "Le Quatrième mur", roman qui permis à Sorj Chalandon d'être lauréat du prix Goncourt des Lycéens en 2013.

En 2010, Sorj Chalandon apparut en dernière partie du film documentaire de Jean-Paul Mari "Sans blessures apparentes".

De 2008 à 2012, Sorj Chalandon fut le parrain du Festival du Premier Roman de Laval, organisé par Lecture en Tête. Depuis 2013 il est le Président du Jury du Prix Littéraire du Deuxième Roman.

En 2015, il publie "Profession du père", une oeuvre romanesque où il s’inspire de sa propre enfance.

En 2017, il publie le roman "Le Jour d'avant", sur la catastrophe minière de Liévin-Lens qui a fait 42 morts le 27 décembre 1974.

En 2019, paraît "Une joie féroce", qui obtint un grand succès commercial.

En 2021, il publie  " Enfant de salaud   "

"Mon traître", "Retour à Killybegs" et "Le quatrième mur", ont été adaptés en bande dessinée.

 

samedi 9 octobre 2021

La danse de l'eau

 


L’esclavage n’est qu’une longue frustration, c’est être né dans un monde de de victuailles interdites et de tentations inaccessibles.

Ta-Nehisi Coates a fait de la question noire aux États-Unis son combat. D’abord dans différents essais, dont Une colère noire, puis pour la première fois via le roman.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce premier roman est à la fois étonnant, original et teinté de fantastique.

Nous sommes en Virginie alors que l’esclavage était encore la norme. Hiram est un jeune esclave. Il vit au sein d’une plantation dont le propriétaire est son père. Il y a les distingués et les Asservis…

Hiram est un jeune homme très intelligent, qui sait lire. Ce qui fait sa force, c’est un extraordinaire pouvoir de Conduction, et est doté d’une mémoire invincible.

Et parce qu’il était convaincu que s’il ne se libère pas lui-même, il restera esclave à vie. Il rentre en clandestinité dans un réseau auquel il met à disposition ses dispositions particulières qu’il s’applique dans un même temps à maîtriser et canaliser, pour affranchir les esclaves.

Aussi belle et poétique que puisse être la plume de Ta-Nehisi Coates, elle ne se laisse pas apprivoiser facilement. Il faut déjà accepter la part non négligeable de magie, et de fantastique dans le déroulé de cette histoire. En d’autres termes, il m’a fallu laisser mon côté cartésien de côté pour apprécier ce roman délicat, sensible, et terriblement dur. Il aborde le thème de l’esclavage sous un angle différent. S’il n’y a aucun misérabilisme, par son réalisme il n’épargne pas pour autant le lecteur.

La prose de l’auteur est très imagée ; le récit fourmille de personnages. Il est parfois difficile de maitriser les détails d’une narration parfois brouillonne, et les ressorts de la pensée magique d’Hiram. Mais qu’importe !

Un grand merci aux éditions Flammarion et Babélio pour cette lecture .

La danse de l’eau de Ta-Nehisi Coates, traduit de l’américain par Pierre Demarty, aux éditions Fayard (Août 2021, 480 pages) Prix Transfuge 2021 du meilleur roman américain.

Ta-Nehisi Coates est un écrivain et journaliste américain. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages. La Danse de l’eau, son premier roman, a été́ publié à l’automne 2019 aux États-Unis. Numéro un sur la liste des best-sellers du New York Times lors de sa parution, il a rencontré́ un grand succès critique et commercial, et a depuis été́ traduit dans quatorze langues.

 

mardi 5 octobre 2021

Evergreen Island

Chronique d’une rencontre fortuite avec un livre que je n’aurais sans doute jamais croisé. Je ne connaissais pas du tout la maison d’édition…qui ne tente rien….

Le truc à propos de cette île, c’est que les secrets peuvent rester enfouis très longtemps.

Il y a environ 25 ans, une famille, le couple et les 3 enfants, quitte précipitamment une île au large de l’Angleterre. C’est un peu étrange dans la mesure où en apparence les choses se passent bien ; le père assure les rotations maritimes entre l’île et l’Angleterre, les enfants jouissent d’une grande liberté sur une petite île tranquille dont on fait rapidement le tour, et où tout le monde se connaît.

De nos jours, Stella, une des filles et la narratrice du roman, thérapeute familiale apprend qu’un cadavre vient d’être découvert dans le jardin de la maison de son enfance. Elle n’hésite pas bien longtemps ; se met quelques jours en congés, et retourne sur l’île où elle a grandi, bien déterminée, non pas à mener l’enquête, mais à comprendre ce qui se passe. Seulement l’accueil que lui réservent les habitants est glacial, voir hostile pour certains.

Les secrets autour de cette famille et des habitants de l’île ne manquent pas, on s’en doute bien, et Stella est résolue à enfoncer des portes que beaucoup ont intérêt à maintenir closes.

Certes, la thématique du secret n’est pas nouvelle. Il ne faut pas vraiment attendre de gros retournements de situation, c’est plutôt au fil d’une narration à double temporalité que le lecteur va petit à petit dénouer les fils d’une intrigue tout de même assez originale. On y croise des personnages singuliers, et touchant, en particulier Stella dont l’obstination surprend.

J’ai beaucoup apprécié le cadre de cette histoire ; une île confidentielle, où tout le monde se connaît, pas vraiment gâtée par la nature ; une sorte d’endroit où chacun souhaite rester dans sa petite bulle ; une communauté où il ne fait pas bon aller mettre son nez là où il ne le faudrait pas. Une île qui pourtant, à lire l’auteur, est préservée de tout, et semble hors du temps.

Une lecture détente appréciable !

Je remercie l’éditeur et Netgalley pour cette lecture.

Evergreen Island de Heidi Perks, traduit de l’anglais par Carole Delporte, aux éditions Préludes (Octobre 2021,448 pages)

Née en 1973, Heidi Perks est une auteure anglaise. En 2012, après avoir travaillé pendant quinze ans dans le marketing, elle décide de se consacrer entièrement à l’écriture et a depuis publié Alice et Evergreen Island.