mercredi 28 février 2024

Les aiguilles d'or

 

1er de l’an de grâce 1882, New-York ! Chacun à sa manière fête la nouvelle année. Les pauvres sont à leur place, dans leur quartier, un coupe gorge dénommé le triangle noir ; une véritable cour des miracles où criminels, receleurs, avorteuses, avortons gangrénés par la maladie, et matrones se côtoient dans ce cloaque à ciel ouvert. Pour les NY addicts, cet enfer se situe dans le Lower Manhattan. Au-delà de Washington square, c’est la campagne profonde ! (Nous sommes fin des années 1800). Les riches, les notables ont leur quartier chic justement au-delà ; de charmantes résidences bordent la V avenue, enfin ce qui sera plus tard la Vème !

D’un côté les Shanks dont Lena la noire est la patronne. Elle revend tout ce qui est vendable, et comme on le dirait de nos jours « tombé du camion » Son mari a été envoyé à trépas par un juge dont Lena a juré de se venger un jour où l’autre. Ses deux filles ne sont pas en reste, l’une est muette, et cache bien son jeu, l’autre, Daisy, est passée maître dans l’art de soulager rapidement les grossesses surprises.

Plus au nord, les Stallworth, dont le patriarche est un juge sévère et bien décidé à éradiquer le fameux triangle noir. Son fils ainé est pasteur, gardien intangible de la morale, sa fille cadette mariée à un juriste plein d’avenir et profitant largement de l’influence de beau-papa. Méfions-nous du beau linge, car parfois il nous réserve des surprises pas toujours très glorieuses.

Chacun l’aura compris, ce roman foisonnant nous raconte la rivalité en ces deux familles qui ont chacune de bonnes raisons d’aller titiller l’autre. La vengeance est un plat qui se mange froid dit le proverbe, et nous le constaterons à l’issue de cette histoire menée tambour battant, sans temps mort, impeccable dans sa narration, son suspense parfaitement entretenu. On y croise des personnages pas vraiment sympathiques, auxquels on n’a guère envie de s’identifier , et pourtant on fini par se mes mettre dans la poche, d’une certaine façon, et se laisser embarquer dans cette fresque historique qui, personnellement m’aura donné infiniment de plaisir de lecture !

Les aiguilles d’or de Michaël McDowell, traduit de l’américain par Jean Szlamowicz aux éditions Monsieur Toussaint Louverture (Octobre 2023, 520 pages).

Michael McEachern McDowell est un écrivain et scénariste (1950-1999).

Il a suivi des études (B.A. et M.A.) à l'Université d'Harvard, et a poursuivi en doctorat (Ph.D.) en anglais à l'Université Brandeis en 1978. Sa thèse s'intitulait "Comportements américains envers la mort, 1825-1865".

En 1979, après en avoir écrit plusieurs scénarios pour le cinéma, il publie son premier roman, "The Amulet". Il enchaîne avec des romans très variés. "Les brumes de Babylone" ("Cold Moon Over Babylon", 1980), un roman d’atmosphère sur fond de vengeance surnaturelle, lui vaut rapidement la réputation de jeune auteur d’horreur de premier plan.

En 1981, vient son roman, "Cauchemars de sable" ("The Elementals", 1981), dont les abominations irrationnelles reflètent sa vision sinistre du monde. Il sera suivi d’un deuxième roman d’horreur historique, "Katie" (1982).

S'il est sans doute plus connu pour ses œuvres d'horreur gothique du Sud des États-Unis, Michael McDowell a écrit plusieurs séries de livres présentant des différences marquées en termes de ton, de personnages et de sujets. De janvier à juin 1983, Michael McDowell fait paraître chez Avon mois après mois une mini-série de romans autour d'une ville et d'une famille de l'Alabama : "Blackwater". "Blackwater, tome 1 : La Crue" est lauréat du Prix Babélio - Étrangère 2022.

Il a également écrit sous les pseudonymes collectifs d'Axel Young (1982-1983) et de Nathan Aldyne (1980-1986) avec Dennis Schuetz (1946-1989).

Pour le cinéma, on lui doit notamment "Beetlejuice" (1987) dont il est à l'origine et dont il co-écrira le scénario pour Tim Burton, Saturn Award du meilleur scénario 1990, "L'Étrange Noël de monsieur Jack ("The Nightmare Before Christmas", 1993), un film d'animation, "La peau sur les os" ("Thinner", 1996), adapté du roman de Stephen King. Michael McDowell a également écrit la novélisation du film "Clue" en 1985.

McDowell a été diagnostiqué comme étant atteint du SIDA en 1994. Après son diagnostic, il a enseigné l'écriture de scénarios à l'Université de Boston et à l'Université Tufts, tout en continuant à écrire des scénarios sur commande. Il est mort laissant son roman "Calliope" ("Candles Burning") inachevé. Tabitha King a accepté de reprendre ce roman et de le terminer, aidée des dernières notes de Michael. Il a été publié en 2006.

Son partenaire était l'historien du théâtre Laurence Senelick (1942), qu'il avait rencontré en 1969. Ils sont restés ensemble jusqu'à la mort de McDowell .

jeudi 22 février 2024

American Mother

 

Après Apeirogon, Colum McCann reste dans en marge du roman, et nous revient dans un ouvrage écrit avec une femme que l’on peut aisément qualifier de mère courage de par l’épreuve qu’elle et les siens ont subi. Il s’agit d’une famille sans histoire, qui un jour est rattrapée par une actualité qui les dépasse et bascule dans l’horreur en 2014, avec l’assassinat de Jim par Daech alors qu’il était en Syrie pour faire son travail de journaliste. Jim avait été enlevé un an plus tôt.

L’ouvrage commence par le procès d’un des ravisseurs, et la rencontre de Diane avec lui. D’emblée le courage de cette femme ne fait aucun doute. Elle va affronter, seule cet homme qui évidemment nie tout en bloc, manipule son monde. Diane veut comprendre, ne veut pas se laisse enfermer dans sa colère et n’a aucune intention d’offrir sa haine. Diane est croyante, et pour elle le pardon n’est pas un vain mot…. Chapeau Madame ! Je ne sais pas où vous aller puiser cette force !

« J'espère qu'un jour, nous pourrons nous pardonner l'un l'autre, dit-elle à Kotey.

Il est décontenancé : vous n'avez aucune raison d'accorder votre pardon. »

Viendra ensuite une partie assez conséquente comparée à la première consacrée à son fils, à sa personnalité, la genèse de sa vocation de journaliste jusqu’à son enlèvement et son assassinat par décapitation. Diane Foley insiste beaucoup sur la période comprise entre l’enlèvement, et la mort, qui pour elle et sa famille a été sans doute la plus cruelle tant il lui a fallu se battre pour alerter les autorités, tenter d’obtenir un tant soit peu de réactivité de la part de l’administration Obama. Car, en effet, et elle l’explique très bien, autant la France fait tout pour négocier la libération de ses otages quitte à verser des rançons via des intermédiaires pas toujours très recommandables, autant les USA, aux dire de Diane Foley restent de marbre.

En matière de prise d’otages, les Etats-Unis appliquaient théoriquement une politique de non-négociation et de non-concession, mais c’était synonyme de paralysie.

Qu’est-ce qui a tenu Diane durant toute cette période ? Sa foi, sans aucun doute ; un instinct maternel chevillé au corps, des amis, de la famille, l’espoir qu’un jour son fils revienne…Mais selon elle pas la compassion du Président Obama resté très froid et sur la réserve lorsque ce dernier l’a reçue. Cela restera pour elle comme une énorme déception

Une mère courage !!

La dernière partie, et c’est à nouveau Colum McCann est assez courte mais forte en émotions. Nous sommes en 2022, et il relate une lettre reçue par Diane. Elle émane de Kotey, faisant part assez froidement de quelques excuses. Était-il sincère, était-ce une énième provocation d’un homme dans le déni, ou fanatisé à outrance et persuadé d’être dans le vrai ?

L’ouvrage de Colum McCann a le mérite de poser les choses avec courage et réalisme. Concernant le style et la construction, il m’a semblé assez convenu et sans surprise, contrairement à Apeirogon nettement plus remarquable à mon sens.

American Mother de Colum McCann avec Diane Foley, traduit de l’américain par Clément Baude aux éditions Belfond (Janvier 2024, 208pages)