mardi 22 novembre 2022

La huitième vie

 

Surtout, ne vous laissez pas impressionner par l’épaisseur de l’ouvrage, entre 1000 et 1200 pages selon le format du livre, car on s’y installe bien confortablement, les narines chatouillées tout au long du récit par les douces volutes du chocolat chaud (seuls les lecteurs comprendront…)

Nino Haratischwili, géorgienne, nous entraine dans une saga familiale, mettant en scène 8 personnages.

Après un bref prologue durant lequel Niza se lance à la recherche de Brilka, sa nièce qui vient de fuir son pays, et par la même occasion la malédiction qui semble peser sur la famille depuis un siècle, L’auteur nous projette au début du siècle, alors que la Géorgie était encore un pays indépendant, et s’apprêtait à subir les appétits de son voisin russe gagné par la fièvre révolutionnaire et la tyrannie bolchévique.

De Stasia, l’arrière-arrière-grand-mère de Brilka, à Brilka, dont l’histoire reste à écrire, nous assistons aux soubresauts de ce siècle, et tout particulièrement focalisés sur l’URSS et de conquêtes territoriales. L’auteur nous montre sous un angle un peu différent (Staline, le sanguinaire était géorgien), l’aspect peu ragoutant du régime soviétique : les purges, l’endoctrinement, les déportations, les exterminations de masse. Elle nous montre une société qui faisait peu de place aux femmes, l’asservissement, les désillusions qu’ont engendrées le socialisme, et la désintégration du bloc de l’est.

Tout ce que j’aime était réuni dans ce roman : l’histoire avec un grand H, et le destin parfaitement décrit d’une famille aux relations et enjeux complexes.

J’ai trouvé les portraits féminins particulièrement réussis et attachants.

Nino Haratischwili a su trouver le style idéal pour ce roman foisonnant sans être assommant, fluide à lire et intéressant d’un bout à l’autre.

La huitième vie de Nino Haratischwili, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine et Monique Rival, aux éditions Piranha (Janvier 2017, 960 pages) et chez Folio (Août 2021, 1200 pages).

 


Née en 1983 à Tbilissi en Géorgie, Nino Haratischwili s’est installée en Allemagne en 2003 où elle s’est d’abord fait connaître comme auteur dramatique et metteur en scène. Son troisième roman, La Huitième Vie (pour Brilka), pour lequel elle a reçu  le prix Anna Seghers et le Literaturpreis des Kulturkreises der deutschen Wirtschaft, a été unanimement salué par la critique. Elle vit actuellement à Hambourg.


Avec  Et si on bouquinait? , Livr'escapades

mercredi 9 novembre 2022

Les trois meurtres de William Drever

 

Son épouse a bien du mal à comprendre, à imaginer son mari coupable de meurtre. Elle est relativement entourée, mais à y regarder de près, il s’agit surtout d’un noyau dur familial, dont certains membres sont un peu trop collants, ou pas vraiment aimant. Ce noyau se résume à la famille ; une sorte de rempart qui isole Carol, l’épouse. Jusqu’au jour où elle reçoit la visite d’une femme convaincue de l’innocence de William.

Comme dans le précédent roman de l’auteur, cet opus est une décortication minutieuse de chacun des personnages évoluant autour du couple, de ses faits et gestes, et évidemment ses petits secrets.

Il règne une ambiance de huis-clos dans cet opus, où chacun se révèle bien plus tordu qu’il n’y parait. Le rythme y est lent, l’action réduite à sa plus simple expression. Un thriller anglais sur toute la ligne. Si j’avais été agréablement surprise et séduite lors de la lecture de son précédent roman Une confession, celui-ci sans me paraître désagréable, m’a laissé un peu sur ma faim.

Les trois meurtres de William Drever de John Wainwright, traduit de l’anglais par Clément Baude aux éditions Sonatine (Octobre 2022, 240 pages)

Né en Angleterre en 1921, John Wainwright a passé vingt ans dans la police avant de se consacrer à l’écriture de romans. Il est notamment l’auteur de À table ! (Gallimard, 1980), adapté au cinéma par Claude Miller et Michel Audiard (Garde à vue, 1982). Il est mort en 1995.

dimanche 30 octobre 2022

Les enfants endormis

C’étaient les années SIDA……

Voilà un singulier roman (premier qui plus est), qui s’organise sur deux plans distincts en alternance.

Antony Passeron raconte l’histoire de sa famille ; celle d’honnêtes bouchers de l’arrière-pays niçois qui à force de travail s’élèvent génération après génération, et en particulier celle de son oncle, Désiré, celui qui a mal tourné, pioche dans la caisse pour s’en aller s’encanailler dans les rues d’Amsterdam. Désiré était l’ainé, et « au premier des fils, il incombait de montrer l’exemple, de suivre le chemin des parents, d’honorer ce nom ; que ses ancêtres s’étaient efforcés de porter haut dans toute la vallée. » Il mourra à la trentaine du SIDA au sein d’une famille qui tout en sachant, reste dans le déni, pour des raisons intrinsèques liées au fonctionnement et à l’éducation de cette famille et pour des raisons liées à l’époque.

Ce sont ces raisons historiques qui sont l’objet du second aspect de ce roman. En effet Antony s’attache à retracer de manière méthodique et compréhensible l’histoire de cette maladie dont les débuts se résumaient à la réapparition mystérieuse de pneumocystoses dans les milieux gays. Il y a quarante ans, avoir le SIDA était synonyme de mort ; mort physique, et surtout mort sociale. Il s’agissait d’une maladie honteuse, que l’on associait, d’abord à un mode de vie. Avoir dans sa famille un membre qui en était atteint était une honte, vous assignait à la solitude, au silence aux regards suspicieux, à la colère intérieure ; autrement dit à l’infamie et la honte.

Antony Passeron déroule également l’aventure scientifique menée par de jeunes médecins et biologistes lancés dans une course contre la montre pour identifier l’agent causal de la maladie, les modes de transmission, et pour mettre au point pas à pas des traitements, et la mise au point d’un vaccin. Cette partie-là m’a particulièrement intéressée, parce que je l’ai trouvée très claire, non partisane, et puis osons le dire, les scientifiques français se sont particulièrement illustrés.

Antony Passeron, dans ce premier roman, rend à son oncle sa place au sein de sa famille, il le sort de l’oubli ; il dénonce par ailleurs tout ce qui tourne autour du trafic de drogue, des filières d’approvisionnement ; au bout de tout cela il y a des hommes et des femmes qui tombent dans la toxicomanie ; dans les années 80, les usagers ont payé un lourd tribu quand ils s’échangeaient hardi petit les seringues dont on apprit plus tard le rôle dans la transmission du virus.

J’ai apprécié la sobriété de cet opus, et la force qu’il s’en dégage pour décrire à la fois un drame intime, familial, et mondial.

Les enfants endormis d’Antony Passeron, aux éditions du globe (Août 2022, 280 pages)


Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Il enseigne les lettres et l’histoire-géographie dans un lycée professionnel. Les Enfants endormis est son premier roman.