lundi 18 juillet 2011

Histoire d'une vie


Avec Histoire d’une vie, Aharon Appelfeld nous livre quelques-unes des clés qui permettent d’accéder à son œuvre : souvenirs de la petite enfance à Czernowitz, en Bucovine. Portraits de ses parents, des juifs assimilés, et de ses grands-parents, un couple de paysans dont la spiritualité simple le marque à jamais. Il y a aussi ces scènes brèves, visions arrachées au cauchemar de l’extermination. Puis les années d’errance, l’arrivée en Palestine, et le début de ce qui soutiendra désormais son travail : le silence, la contemplation, l’invention d’une langue. Et le sentiment de l’inachèvement lié au refus obstiné de l’autobiographie, dans son acception la plus courante : histoire d’une vie. Comme si le dévoilement de ce que chacun a de plus intime exigeait une écriture impersonnelle
« Où commence ma mémoire ? Parfois il me semble que ce n’est que vers quatre ans, lorsque nous partîmes pour la première fois, ma mère, mon père et moi, en villégiature dans les forêts sombres et humides des Carpates. D’autres fois il me semble qu’elle a germé en moi avant cela, dans ma chambre, près de la double fenêtre ornée de fleurs en papier. La neige tombe et des flocons doux, cotonneux, se déversent du ciel. Le bruissement est imperceptible. De longues heures, je reste assis à regarder ce prodige, jusqu’à ce que je me fonde dans la coulée blanche et m’endorme. »

Histoire d’une vie ne sont pas des mémoires. C’est un travail sur la Mémoire, que l’auteur a beaucoup occultée. Ainsi, c’est par bribes, à l’aide de chapitres parfois courts, que l’auteur évoque sa traversée des années, sa résilience.

Le thème de la mémoire est omniprésent, presque obsédant.
« Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire, s’avère t-il, a des racines dans le corps. »
Histoire d’une vie, c’est surtout l’histoire d’une résilience d’un homme confronté dès l’enfance aux horreurs nazies.
Sa résilience passera par le silence et la contemplation.
« La contemplation me procurait le plaisir que l’on trouve dans la sensation d’être oublié de tous. (…) Une vraie contemplation, comme la musique, est dénuée de contenu matériel. »

La langue est également, dans ce livre, un thème cher à l’auteur, lui qui aura été façonné par 4 d’entre elles : l’allemand, sa langue natale ; le Yiddish, la langue par laquelle se transmet le judaïsme ; le ruthène et le roumain parlés dans sa région natale. Il consacre un long passage à l’apprentissage de l’hébreu à son arrivée en Palestine.
« Sans langue un homme ne parle pas. Ma langue maternelle, que j’aimais, ne vivait plus en moi après deux années passées en Israël. »
« Ce que j’avais possédé-les parents, la maison, et ma langue maternelle -m’était perdu pour toujours, et cette langue qui promettait d’être une langue maternelle n’était rien d’autre qu’une langue adoptive. »

Il y aurait tant à dire, cet ouvrage, pourtant court, est d’une grande richesse. Dans un  style accessible, et bien écrit, Aharon Appelfeld parvient à nous émouvoir à plusieurs reprises ; en particulier le chapitre 11 dans lequel il évoque la cruauté des camps. Il a également su aiguisé ma curiosité en évoquant longuement les auteurs qui comme lui, issus de la diaspora ont inspiré l’écrivain respecté qu’il est devenu, avec en particulier, Yosef Agnon.

Il est finalement difficile de mettre en mots tout ce qui transpire de ce livre. Le parcours de cet homme, et la vision positive qu’il a gardé de l’humain malgré tout le reste forge le respect, et incite à le découvrir  davantage.
Aharon Appelfeld-Editions de l'olivier (2004)-240 pages - Prix Médicis étranger 2004

Aharon Appelfeld est né en 1932 à Czernowitz en Bucovine. Ses parents, des juifs assimilés influents, parlaient l’allemand, le ruthène, le français et le roumain. Quand la guerre éclate, sa famille est envoyée dans un ghetto. En 1940 sa mère est tuée, son père et lui sont séparés et déportés. À l'automne 1942, Aharon Appelfeld s'évade du camp de Transnistrie. Il a dix ans. Recueilli en 1945 par l’Armée rouge, il traverse l’Europe pendant des mois avec un groupe d’adolescents orphelins, arrive en Italie et, grâce à une association juive, s’embarque clandestinement pour la Palestine où il arrive en 1946. C’est le début d’un long apprentissage. Pris en charge par l’Alyat Hanoar, il doit se former à la vie des kibboutzim et apprendre l'hébreu. Suivent l’armée (en 1949) et l’université (1952-1956) où il choisit d’étudier les littératures yiddish et hébraïque, ainsi que la mystique juive. Ses professeurs sont Martin Buber, Gershom Scholem, Ernest Simon, Yehezkiel Kaufman. Comme lui, ils ont une double culture, mais c’est sa rencontre avec Shaï Agnon qui le convainc que « le passé, même le plus dur, n’est pas une tare ou une honte mais une mine de vie ». À la fin des années 1950, il décide de se tourner vers la littérature et se met à écrire, en hébreu, sa « langue maternelle adoptive ». À la fin des années 1980, Philip Roth découvre son œuvre avec émerveillement et fait de lui l'un des personnages de son roman, Opération Shylock. Un demi-siècle plus tard, Aharon Appelfeld, devenu l'un des plus grands écrivains juifs de notre temps, a publié une trentaine de livres, principalement des recueils de nouvelles et des romans.


vendredi 15 juillet 2011

Challenge du Prix du livre France -Inter

Zazy, encore elle !!! organise son challenge consistant à lire les ouvrages ayant reçu la distinction.

Il y a 6 niveaux de lecture :

Tranche matinale : 3 livres
Comme on nous parle : 5 livres
Cosmopolitaine : 7 livres
Le grand entretien : 10 livres
Le masque et la plume : 12 livres
Eva Bettan : 15 livres


Le challenge court jusqu'au prochain prix, soit début juin 2012 
Pour les idées c'est par ici le palmarès

Pour commencer, je la joue tranche matinale.Et puis j'aviserai ensuite en fonction de mon temps, de mes envies, et de mes folies de librairies.....

1. La voyeuse interdite, Nina Bouraoui 
2.Apprendre à finir, Laurent Mauvignier
3.La petite chartreuse, Pierre Péju

Challenge atteint !!!


La plume au féminin

C'est de la faute à Zazy, en allant me promener du côté de chez elle, je suis tombée sur ce qu'il ne fallait pas voir......trop tard....j'ai craqué !!!

Opaline depuis Mars 2011 le défi La plume au féminin.




Ce défi consiste en la lecture de  
quatre (4)
livres/romans (minimum) 
écrits par des femmes
tous époques, origines, styles et âges confondus

Durée : Jusqu'à la prochaine Journée internationale des femmes, 
soit le 8 mars 2012


J'ai une pile à lire assez bien fournie dan,s ce domaine; je laisserai donc ma main choisir ce qui lui conviendra, et ce au gré des challenges déjà en cours, de l'actualité, de mes humeurs, et des conseils glanés ici ou là.

Vous qui passez me voir régulièrement ou plus épisodiquement, si l'idée vous tente, n'hésitez pas, contactez Opaline et inscrivez vous.


1. Les heures silencieuses, Gaëlle Josse
2. En retard pour la guerre, Valérie Zenatti
3.L'ampleur du saccage, Katouar Harchi
4.Jeanne, Jacqueline de Romilly

Challenge atteint, mais qui continue......

5.Unité de vie, Fabienne Swiatly
6.La petite, Michèle Halberstadt
7.Vers la mer, Anne-Sophie Stefanini
7.Nestor rend les armes, Clara dupond-Monod
8.A l'enfant que je n'aurai pas, Linda Lê
9.Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine de Vigan
10.Cent ans, Herbjorg Wassmo
11.La voyeuse interdite, Nina Bouraoui
12.La ferme africaine, Karen Blixen
13.Eux sur la photo, Hélène Gestern
14.L'amour secret, Paola Calvetti.
15.Derniers adieux, Lisa Gardner
16.Juste avant, Fanny Saintenoy
17.L'envers des autres, Kaouther Adimi
18.La confusion des peines, Laurence Tardieu



Meutres en bleu marine

Annie, douze ans, et William, son frère cadet, voient ce qu'ils n'auraient jamais dû voir: trois hommes en exécutent un quatrième. Pire: les assassins sont d'anciens flics. Terrorisés, les deux enfants se réfugient chez Jess Rawlins, un rancher solitaire. Pour survivre, ils n'ont qu'une seule chance: le convaincre de les protéger. Le temps presse car la "chasse aux enfants" a déjà commencé...
 A remporté l’Edgar du meilleur policier 2009
« Et l’unique façon de garder de l’avance, d’empêcher toute découverte et toute révélation était de penser et d’agir contre toute morale, de devenir l’antithèse de tout ce en quoi il croyait, de tout  ce qui lui permettait de justifier ses actes, de toutes les raisons pour lesquelles il avait choisi de devenir flic. Flic, c'est-à-dire un mec bien, un maillon honorable de la chaine de bleu marine qui tient en échec les ordures en tout genre. »

Un titre intrigant ; que vient faire la couleur bleue marine dans tout cela ?
Une couverture qui ne rassure pas ; un garçonnet les yeux grand ouverts se demandant ce qui se passe devant lui, une fillette tout aussi affolée, en retrait derrière et lui posant la main sur l’épaule en voulant lui "dire tu restes là, dis ! Surtout ne bronche pas".C’est une invitation à aller voir d’un peu plus près pour savoir…

Ce livre est conçu comme un livre de bord, un journal. Les chapitres ne sont pas intitulés comme d’habitude, mais sont horodatés. Chaque jour constitue une partie ; la dernière partie étant le mois suivant ; d’autres auraient intitulé cela une conclusion…

L’action  qui nous occupera donc durant  4jours se passe dans le nord de l’Idaho, l’Amérique profonde.

C’est une histoire bien curieuse, car très vite, nous avons qui a fait quoi. Nos deux enfants voient tout, et sont vus ; le lecteur attentifs aux différents personnages sait.
Quel intérêt me direz-vous ? Et bien c’est justement que dans ce coin perdu d’Amérique vont se croiser un tas de personnage qui pages après pages vont se révéler, et surtout vont construire les fils qui les lient les uns aux autres, alors qu’au départ, on se demande bien ce qu’ils peuvent bien faire par ici.
La 4ème  de couverture en dit largement pour que je n’ajoute pas mon grain de sel. Si le démarrage est un peu lent ; Il faut persévérer un peu pour que subitement l’on soit pris dans le vif du sujet. Même s’il n’est pas le policier de l’année, il n’en reste pas moins un polar de bonne facture, agréable à lire, sans hémoglobine inutile, ni dialogues de corps de garde. Il y a même de la tendresse dans le comportement quasi paternel de Jess Rawlins, lui, le fermier taciturne, et solitaire.

C.J.Box-  Seuil(2008)/ Points (2009)-460 pages

Né en 1967 dans le Wyoming, C. J. Box a longtemps travaillé comme guide de pêche et dans un ranch avant de devenir un auteur de romans policiers à succès largement récompensé. Il est notamment l'auteur de Sanglants Trophées, Détonations rapprochées et de L'Homme délaissé, disponibles en Points.

Livre dans le cadre du challenge Un mot , des titres que nous propose Calypso, avec cette fois pour mot conducteur ; BLEU     

 Et comme j'ai toujours une chanson qui me trotte dans la tête, petit clin d'œil à notre mot...



Pour l'Idaho 4/50  

jeudi 14 juillet 2011

Cotton Point


Paris Trout accepte de prêter aux nègres... à condition qu'ils le remboursent. N'obéissant qu'à sa propre loi, il assassine de sang-froid une jeune femme noire pour une affaire de créance oubliée. Ainsi vont les affaires dans cette petite ville du Midwest au milieu des années cinquante. À moins qu'enfin les mentalités ne changent et que l'on se décide à punir ce criminel trop arrogant...
Si à la lecture du premier chapitre vous pensez avoir tout vu, et prétendez avoir une idée de ce que sera l’atmosphère de ce livre, et bien, vous vous trompez lourdement…Il ne s’agit que d’une mise en bouche d’un voyage qui va vous emmener au plus profond de l’âme humaine…
Ce roman est plus noir que noir, glauque, répugnant, révoltant, scotchant. Il aurait pu me faire fuir dès les premières pages, moi qui d’ordinaire ne suis une adepte de ce genre d’étalage… Et pourtant, j’ai aimé ce livre ; dès les premières pages je m’y suis accrochée, et l’ai lu avec l’appétit qui fait les coups de cœur.

Pete Dexter dont je découvre l’existence, et la prose, nous assure un voyage épique dans l’Amérique profonde, celle des années 50 , en Géorgie ; le sud raciste, ségrégationniste, misogyne, et élitiste ; le sud indécrottable ; le sud répugnant.
Avec une écriture incisive, directe, sans décorum inutile, Pete Dexter nous convainc immédiatement, et nous brosse à la perfection la psychologie de nos divers personnages.
Ce ceux d’ailleurs eux qui donnent leurs noms à chacune des parties  qui constituent ce roman.
9 parties, 6 personnages ; certains reviendront donc plus souvent.
Trout, l’horreur absolue. Il n’a qu’une loi…la sienne « Paris Trout avait, à sa manière des principes. » Un type que je ne voudrais même pas qu’il croise mon pire ennemi. ; Un pervers, manipulateur, dénué du moindre sens moral, et du moindre sentiment humain, calculateur.
Hanna, son épouse et quoi s’en mordra les doigts ; une victime impuissante, qui lutte malgré tout autant que faire ce peut.
Comment ne pas parler de Rosie, victime elle aussi ; la sacrifiée ; coupable d’être noire, pauvre, délaissée par sa propre famille, et, de se trouver au mauvais endroit, u mauvais moment, en face de la mauvaise personne.
Pete Dexter brosse parfaitement cette société sudiste, corporatiste,  où ses membres restent entre soi, mais dont malgré tout on perçoit l’humanité.
Que dire de cette justice dont l’auteur nous montre les perversions, et les travers ?

Pete Dexter- Points( 2011)-414 pages
Sélection 2011 pour le prix du meilleur polar des lecteurs de Points


Pete Dexter, né en 1943 dans le Michigan, vit sur une île au large de Seattle. Il a été reporter et éditorialiste en Floride et à Philadelphie avant de se consacrer à l’écriture. Il est notamment l’auteur du cultissime Paperboy, de Train, God’s pocket et Un amour fraternel, disponibles chez Points.

Après de longues études universitaires, Pete Dexter devient, au début des années 1970, journaliste au Philadelphie Daily News. Il passe de simple reporter à 'columnist', c'est-à-dire qu'il dispose d'une colonne quotidiennement, qu'il alimente du billet qu'il veut. Pour écrire, il parcourt la ville et choisit systématiquement les reclus ou les marginaux. Son goût pour l'alcool l'aide sûrement à écrire ses papiers, mémorables pour la plupart. Avec une réputation désormais acquise, la vie de Pete Dexter prend un tournant le 9 décembre 1981. Alors qu'il écrit un article sur la mort d'un enfant par overdose dans un quartier pauvre, la famille de l'enfant réfute les faits et demande au journaliste de réécrire son papier, ce que Dexter refuse. Le frère du jeune homme le menace et, ne pliant pas, Dexter se retrouve à l'hôpital. La légende veut que Dexter soit arrivé à l'hôpital dans un piteux état, que de nombreuses opérations de chirurgie esthétique furent nécessaires, ainsi que de longs mois de rééducation. Dans tous les cas, cette période profita d'une certaine manière à Pete Dexter qui arrêta l'alcool et qui commença à écrire de la fiction. Ses ouvrages sont d'ailleurs marqués par cette histoire : 'Paperboy' (1995), 'Deadwood' (1986) ou encore 'Train' (2003). En 2007, Pete Dexter publie une compilation de ses écrits journalistiques intitulée 'Paper Trails : True Stories of Confusion, Mindless, Violence and Forbidden Desires, a Surprising Number of Which are Not About Marriage'. Un titre qui en dit long sur le personnage. L'année suivante, son polar 'God' s Pocket' est, comme souvent, salué par la critique.

Livre lu comme juré pour le prix du meilleur polar 2011 des lecteurs Points

mercredi 13 juillet 2011

Lumière pour les oubliés-Sombre enquête en Bretagne

Nous retrouvons au printemps 2006, la fameuse équipe qui a tant fait rire et frissonner les lecteurs des trois premiers ouvrages?*Cette fois-ci, l'affaire est encore plus grave: il s'agit du sort des sans-papiers, qu’ils survivent à Trélouzic, Lannion ou ailleurs. Fanch Bugalez et sa compagne Gwendoline, Eugène Cabioch leur vieil ami, sont témoins d'un drame qui empoisonne toute la région. On retrouve assassinés un écrivain haïtien, une directrice d'école, avant que la situation ne dégénère encore plus. Que se passe-t-il dans cette Bretagne où sont venus se réfugier des êtres humains de diverses nationalités? Leur sort tragique défraie la chronique, partisans et opposants de la politique d'immigration font entendre leurs voix. Le commissaire Cesare Le tellier aura fort à faire pour démêler les fils de cette inextricable pelote.une fiction adossée à l'actualité, un polar dénonçant une Europe devenue "forteresse», éloignée des idées humanistes les plus essentielles.
Bien ancré en pays de Trégor, ce polar se veut social, militant, et humaniste. Yann Venner puise dans l’actualité pour bâtir un scénario qui dans l’ensemble est assez bien ficelé. Seule la fin, m’a paru assez "tirée par les cheveux", et de fait lourde et peu plausible.
Cependant cela ne m’a pas gâché mon plaisir de lecture.
C’est drôle à souhait, le style est enlevé et rapide. J’ai souvent ri de dialogues savoureux me rappelant un peu les films d’Audiard. Un grand nombre de personnages se croisent au sein d’une petite commune de Bretagne qui ne restera pas tranquille bien longtemps, les morts surviennent, un couple disparaît. Et tout ce petit monde prend fait et cause pour ces réfugiés illégaux, ou sont eux même réfugiés. Chacun prend part à l’enquête, qu’il soit avec ou contre. Apprécié le rythme de ce roman qui en a facilité la lecture, et l’a rendu vivante, même si le côté militant pur et dur, et le prosélytisme m’ont parfois démangée voir agacée.
C’est surtout l’humour et la satire qui retiendront mon attention et qui en définitive occulteront le côté plus obscure et plus gave du sujet, qui, sans me désintéresser, reste malgré tout assez éloigné de mes préoccupations.
J’ai également apprécié le déplacement en Bretagne comme un avant goût bienvenu de mes prochaines vacances.
Autant ce fut un moment agréable de lecture, un bon dérivatif, une bonne parenthèse au milieu de lectures plus graves et sérieuse, autant où son impact restera limité, et ne laissera pas cette empreinte indélébile en moi, témoin d’un livre coup de cœur.
Je remercie les agents littéraires et les éditions Le cormoran qui m’ont donné l’occasion de lire ce livre que je n’aurais probablement jamais eu l’occasion de rencontrer sans ce partenariat.
« Cette femme-là au moins, c’est aut’chose que ma défunte Marie-Thérèse. Même si elle a des heures de vol, j’suis bien content d’être son pilote ! Pas d’problèm’, du moment qu’elle tient l’manche. »

Yann Venner-Le cormoran-312 pages
Né à Saint-Brieuc en 1953,  il vit entre Bretagne et Bourgogne. Ses recherches l'ont amené à extraire la quintessence de la vie: «tourné vers les autres, j’aime toutes les forme d'écritures et les bons vins. Quatre romans déjà parus, des recueils de poèmes et des articles sur les littératures francophones, jalonnent son parcours. Après une tétralogie romanesque -drolatique et noire-sur la Bretagne, il vient de sortir un nouveau roman dans lequel suspense, science et écologie se croisent.




mardi 5 juillet 2011

La couleur pourpre


" Toute ma vie je m'ai moquée de ce que les gens pensaient de moi. Mais dans mon coeur, c'était important Dieu qu'est-ce qu'il pensait. Et voilà maintenant j'ai compris, il pense pas, il se prélasse là-haut, assis sur son trône à faire la sourde oreille. " Célie est née sous de tristes auspices. Hier régulièrement violée par son père et aujourd'hui négligée par son mari, elle ne connaît des hommes que leurs pires travers. L'amour, pour elle, c'est d'abord Shug, une merveilleuse chanteuse de blues qui saura l'extraire de sa pauvre vie. C'est aussi Nettie, sa sœur, missionnaire en Afrique, avec laquelle elle correspond sans relâche. L'amour, c'est encore le bon Dieu, à qui elle s'adresse parfois, même si elle a l'impression qu'il la laisse un peu tomber. --Ce texte fait référence à une édition épuisée ou non disponible de ce titre.
« Bref on a parlé de Dieu, mai moi je suis encore un peu perdue dans tout ça. J’essaie de me sortir le vieil homme blanc de la tête. Jusque là ça m’a tellement occupée de penser à lui que j’ai rien remarqué des choses qu’il a crées. Par exemple, un épi de maïs, comment il a pu faire ça ? Et la couleur pourpre, d’où ça peut bien venir ? Les petites fleurs des champs et tout. »

Comment faire pour se soulager, supporter l’insupportable, s’évader de ses conditions de vie….ou plutôt de survie ? Comment combler l’absence d’un être avec lequel on a passé les premières années de sa vie et dont on est subitement séparé ?

Les deux sœurs Celie et Nettie choisissent de s’écrire sans savoir que ni l’une ni l’autre ne recevra le courrier de l’autre.
Celie c’est le vilain petit canard, le mari de sa mère la maltraite, la violente jusqu’à l’abject, sa sœur plus perméable à la scolarisation résiste aux assauts du beau père. Celie est mariée à une brute épaisse, est séparée de Nettie qui s’en ira accompagner des missionnaires en Afrique  pour transmettre, et éduquer.
Et c’est en s’adressant à  son " cher Bon Dieu " que Celie, comme l’ultime recours à cette chienne de vie entame une correspondance à sa sœur dont elle ignore tout , jusqu’à l’endroit où la joindre. C’est tout la détresse d’une jeune fille qui émane de ces lettres touchantes. On y lit toute la rudesse de la société sudiste non éduquée, sexiste, violente, incestueuse.
Il faudra attendre 145 pages avant de trouver d’autres lettres, celles de Nettie, et surtout de comprendre pourquoi : les lettres étaient subtilisées par ce mari odieux.
Bien résolue à voir changer les choses, Celie trouvera la rédemption dans les bras d’une femme. Si compte tenue de l’époque, la chose peut paraître choquante, hors norme, voir complètement taboue, c’est avec bienveillance et soulagement pour elle que je la vois se libérer de ses sordides années d’enfance. Auprès d’elle on la sent évoluer, reprendre confiance.
Et quand Celie retrouvera les lettres de Nettie, ce n’est plus au Bon dieu qu’elle écrira mais à sa "chère Nettie».
Ce sont ces circonstances qui explique que la correspondance n’est pas présentée de manière traditionnelle, c’est à dire avec une alternance de courrier au grès de leur envoi et réception, mais regroupée.
En ce qui concerne le style, l’auteur est parvenue à rendre encore plus vivante cette correspondance avec un langage parfaitement adapté au niveau d’éducation et d’alphabétisation des deux sœurs. Si celui de Nettie est de bonne facture, celui de Celie est proche du parler familier, et sans faire de vilain jeu de mot, de l’ordre du "petit nègre", sans que cela gène la lecture.

Cette correspondance apporte une réflexion intéressante à propos de la religion, et de sa pratique.
« Et alors ? S’il (le bon Dieu) ouvrait ses oreilles toutes grandes pour écouter les femmes noires, le monde ça serait quand même autre chose, c’est moi que j’te l’ dis. »
« Tout ce que j’ai senti de divin à l’église, c’est moi qui l’ai amené. Et à mon idée c’est pareil pour tout le monde. Les gens viennent là pour y mettre ensemble leurs petits morceaux, de bon Dieu, comme dans un puzzle tu sais ; pas pour le trouver. »
 Alice Walker-Robert Laffont, pavillons poche-350 pages

Alice Malsenior Walker, est une écrivaine et une militante féministe américaine, née en 1944 à Eatonton (Géorgie)

Walker possède des origines afro-américaine, Cherokee, écossaise et irlandaise. Elle entame ses études au Collège Spelman (Atlanta, Géorgie) et est diplômée en 1965 au Collège Sarah Lawrence (Yonkers, New York). Elle a été mariée à Mel Leventhal de 1967 à 1976. Ensemble, ils ont eu une fille, Rebecca Walker, qui devient également écrivaine et militante
Elle écrit des romans, des nouvelles, des essais et des poèmes. Ces écrits mettent en valeur la lutte des femmes de couleur contre le racisme, le sexisme et la violence répandus dans la société américaine. Elle se proclame ouvertement bisexuelle.
Elle a composé son premier recueil de poésies lors de sa dernière année au Collège Sarah Lawrence. Elle suspend son activité d'écriture lorsqu'elle s'installe avec Leventhal dans le Mississipi et qu'elle rejoint le Mouvement des droits civiques.
En plus des nouvelles et des poèmes, elle écrit son premier roman, The Third Life of Grange Copeland, en 1970. En 1976, paraît Meridian; ce livre raconte la lutte des militants pour les droits civiques dans le Sud, et Walker y relate certaines de ses propres expériences.
En 1982, elle publie La Couleur pourpre qui deviendra son roman phare. Le roman obtient le Prix Pulitzer de la Fiction et le National Book Award en 1983. Il sera adapté au cinéma en 1985 par Steven Spielberg et en comédie musicale en 2005 à Broadway.
Elle s'engage en politique en partie sous l'influence d'Howard Zinn qui a été l'un de ses professeurs au Collège Spelman. Elle a milité longtemps dans les années 1960 dans le mouvement pour les droits civiques, et elle continue à défendre l'égalité des droits pour tous.
Elle s'illustre dans la défense de l'environnement, le féminisme, la protection des animaux et a fait campagne contre les mutilations génitales des femmes (voir excision et infibulation). Elle s'est aussi engagée pour la cause cubaine, notamment contre l'embargo, et s'est rendue à plusieurs reprises à Cuba.

Challenge ABC/Babélio, 21/26 [W]
Challenge 26 livres/26 auteurs,15/26 [W]

Lu dans le cadre du challenge la littérature fait son cinéma organisé par Will    
Lu également dans le cadre du challenge épistolaire organisé par petite bouquinette, et  à la découverte des livres  



  Pour la Géorgie 2/50

dimanche 3 juillet 2011

La couleur des sentiments


Chez les Blancs de Jackson, Mississippi, ce sont les Noires qui font le ménage, la cuisine, et qui s'occupent des enfants. On est en 1962, les lois raciales font autorité. En quarante ans de service, Aibileen a appris à tenir sa langue. L'insolente Minny, sa meilleure amie, vient tout juste de se faire renvoyer. Si les choses s'enveniment, elle devra chercher du travail dans une autre ville. Peut-être même s'exiler dans un autre Etat, comme Constantine, qu'on n'a plus revue ici depuis que, pour des raisons inavouables, les Phelan l'ont congédiée. Mais Skeeter, la fille des Phelan, n'est pas comme les autres. De retour à Jackson au terme de ses études, elle s'acharne à découvrir pourquoi Constantine, qui l'a élevée avec amour pendant vingt-deux ans, est partie sans même lui laisser un mot. Une jeune bourgeoise blanche et deux bonnes noires. Personne ne croirait à leur amitié ; moins encore la toléreraient. Pourtant, poussées par une sourde envie de changer les choses, malgré la peur, elles vont unir leurs destins, et en grand secret écrire une histoire bouleversante. Passionnant, drôle, émouvant, La Couleur des sentiments a conquis l'Amérique avec ses personnages inoubliables. Vendu à plus de deux millions d'exemplaires, ce premier roman, véritable phénomène culturel outre-Atlantique, est un pur bonheur de lecture.
« La honte  n’est pas noire, comme la saleté, comme je l’avais toujours cru. La honte a la couleur de l’uniforme blanc tout neuf quand votre mère a passé une nuit à repasser pour gagner de quoi vous l’acheter, et que vous le lui rapportez sans une tâche, sans une trace de travail. »

Un roman épais et lourd, et qui se lit comme un rien ; un roman qui vous happe à chaque fois que vous vous en approchez ;
Un roman qui  se chante à trois voix, ces voix du sud, chaudes et puissantes ; ces voix qui tantôt sonnent la frivolité et la cruauté des blancs, tantôt la résignation et le désespoir des noirs.

Nous sommes au début des années 60 dans une Amérique ségrégationniste. Les blancs et les noirs ne sont pas tout à fait les mêmes citoyens. On ne mange pas dans les mêmes assiettes, ne va pas dans les mêmes écoles, ne fréquente pas les mêmes bibliothèques, et l’on croit encore que les noirs répandent de graves maladies par les sanitaires.

De la communauté noire nous avons Aibileen, la sage. Elle courbe l’échine, se tait quoi qu’il arrive, mais surtout donne de la tendresse et de l’amour pour 3 aux enfants de blancs qu’elle élève comme les siens.
Minny, en revanche c’est la "grande gueule de service", qui se fait mettre à la porte à chaque fois, mais qui cuisine comme une déesse.
Miss Skeeter, en revanche est de l’autre côté de la barrière, vit dans une famille bourgeoise dont les traits et les travers sont largement disséqués. Miss Skeeter est une rebelle. Elle ne goûte guère aux frivolités de son milieu, n’est pas pressée de se trouver un mari, et comble des règles en vigueur, veut travailler, et devenir écrivain.

La couleur des sentiments, est l’histoire du livre que Miss Skeeter souhaite écrire sur les "bonnes ", et d’une amitié improbable qu’elle va nouer avec tout ce que la ville compte comme domestiques qui se sentent enfin considérées et écoutées. C’est l’histoire de ce livre fantôme et dangereux dont toute la ville finit par découvrir l’existence, mais dont personne ne sait vraiment de qui parle t-on réellement.
C’est à la fois féroce, drôle voir jubilatoire, révoltant.
Je me suis amusée du combat mené par Miss Hilly, l’idiote parfaite, pour l’instauration d’une loi rendant obligatoire l’installation de sanitaires séparés pour les domestiques.
J’avais pitié de Celia, mal dégrossie, mal fagotée, et à l’allure un peu vulgaire rejetée de ses pairs, et que l’on a envie de prendre par la main pour lui expliquer un peu comment " ça se danse par ici"
J’avais de la tendresse pour Aibileen, que la vie n’a hélas pas épargnée, et qui me faisait penser à la domestique d’autant en emporte le vent s’écriant « Mam’selle Scalett, c’est très inconvenant »

Sur un ton juste, dans un style équilibré, et qui colle à chaque fois avec le personnage qui parle, Kathryn Stockett nous fait rentrer immédiatement dans l’intimité de ces trois femmes et de leur entourage. Elle nous nous invite à la réflexion sur ce qu’a été cette époque pas si lointaine tout en proposant un livre plaisir idéal pour les vacances.
Kathryn Stockett-éditions Jacqueline Chambon ( septembre 2010)- 523 pages

Kathryn Stockett a grandi à Jackson. Elle vit actuellement à Atlanta avec son mari et leur fille, et travaille à l'écriture de son deuxième roman.
Pour le Mississippi 5/50  

samedi 2 juillet 2011

Une odyssée cambodgienne


1979. Un camp de réfugiés à la frontière thaïlandaise. Pour Haing Ngor, rescapé de l’holocauste cambodgien, le cauchemar est terminé. Quatre années de tortures, de massacres sous le régime de Pol Pot effacées par un espoir : le départ vers les Etats-Unis. Mais « un jour se promit-il, je raconterai au monde entier ce qui s’est passé là-bas ».
Voici le récit terrifiant et bouleversant de ce jeune médecin de Phnom Penh, déporté, réduit à l’esclavage par les Khmers rouges, spectateur impuissant de la mort de tous ses proches : ses parents, sa femme, son enfant nouveau-né. 
L’histoire se répète malgré les " plus jamais cela" que chacun se dit après-coup la main sur le cœur….
Il y a un peu moins de quarante ans, c’est un pays tout entier qui tombe dans  l’horreur, victime du communisme poussé à extrême et à l’absurde. Osons le mot : génocide. Quand au nom d’une idéologie, quelle qu’elle soit, on s’attaque à une culture, et à celles et ceux qui s’en réclament, quand on tue, massacre, cela s’appelle un génocide.
Nous sommes en 1975, le Cambodge qui a obtenu son indépendance  vint ans plus tôt bascule dans la guerre civile, qui va déboucher sur un massacre sans précédent de la part des Khmers rouges, communistes emmenés par Pol Pot. Un régime qui veut éradiquer sa culture, ses élites, sa foi, son école….. Qui veut tout détruire ; mais pour mettre quoi à la place ? Le chaos.

Ce livre n’est pas un livre d’histoire, c’est l’histoire d’un pays  au travers de l’histoire d’un homme  et de sa famille durant ces 4 années d’enfer.
Haing Ngor, est médecin, un "intellectuel" comme le disent les tyrans, un ennemi donc. Nous le quitterons alors qu’il reçoit son Oscar pour son rôle dans le film admirable et bouleversant  La déchirure. Entre temps, c’est l’enfer qu’il connaîtra…la maltraitance, la faim, la torture, la maladie, les travaux forcés. Il sera déporté avec sa famille et comme des milliers d’autres dans les camps dont peu en sortiront.
Quarante et un chapitres égrainent ce livre qu’entourent un prologue et une sorte d’épilogue au doux nom de Kama, faisant appel à la renaissance successive des êtres, qui dans le cas précis de ce livre est une ouverture vers le futur. Les mots sont durs, soigneusement choisis. Le lecteur ne sera pas épargné ; et c’est mieux ainsi. Nombreux sont les passages qui m’ont donné la nausée, m’ont inspiré la colère, le dégoût, et le sentiment que l’Homme n’a rien compris du passé.

 Il faut dire les choses, faire savoir au monde ce qui s’est passé là-bas. Le génocide cambodgien n’est " vendeur", on en parle peu, c’est loin, il a fait" moins de victimes que d’autres génocides …

Au milieu de ces horreurs,Haing Ngor, se pose des questions, cherche à comprendre pourquoi la population se laisse faire ainsi…. Il prend aussi le temps de nous laisser des images positives de ce pays qu’il aime temps, de se laisser attendrir par le beau.

« Il n’y a pas de plus beau spectacle qu’un champ de riz en herbe sous le soleil. C’est comme une flaque de lumière rafraichissante, reposante pour les yeux. Quand on marche le long des rizières, on sent ce parfum subtil, et on peut voir le ciel et les nuages se refléter dans l’eau entre les tiges »  Ce n’est pas moi qui contredirais cela, l’Asie offre aux yeux une palette de vert comme nulle part ailleurs.

Ngor a des mots magnifiques pour sa femme, compagne de bagne et de torture, qui la soutenu, mais dont il n’a pu sauver ni la vie ni celle de leur nouveau-né.

Je fais le vœu, qu’un jour il n’y ait plus seulement un jour dans l’année pour commémorer la déportation des juifs, mais un jour pour tous les génocides : les indiens d’Amériques, les Arméniens, Les Bosniaques, Les Rwandais…..

Un livre à lire absolument.
Haing Ngor-Pocket -444 pages
Né le 22 mars 1940 au Cambodge, et mort en 1996 à Los Angeles.
Devenu célèbre grâce à l’oscar qu’il a obtenu en 1985 pour son rôle dans " la déchirure ", Haing Ngor a été salué dans toute la presse pour ce document qui ne laissera personne indifférent. Il continue aujourd’hui à se battre "pour que le monde comprenne mieux ce que sont le communisme et les autres régimes au Cambodge"

Troisième séjour cambodgien littéraire dans le cadre du challenge destination Cambodge proposé par Evertkhorus


Le portail

François Bizot, membre de l'École française d'Extrême-Orient, est fait prisonnier au Cambodge par les Khmers rouges, en 1971. Enchaîné, il passe trois mois dans un camp de maquisards. Chaque jour, il est interrogé par l'un des plus grands bourreaux du XXe siècle, futur responsable de plusieurs dizaines de milliers de morts, aujourd'hui jugé pour crimes contre l'humanité : Douch.
Au moment de la chute de Phnom Penh, en 1975, François Bizot est désigné par les Khmers rouges comme l'interprète du Comité de sécurité militaire de la ville chargé des étrangers auprès des autorités françaises. Il est le témoin privilégié d'une des grandes tragédies dont certains intellectuels français ont été les complices.
Pour la première fois, François Bizot raconte sa détention, décrit une révolution méconnue, démonte les mécanismes de l'épouvante et fait tomber le masque du bourreau monstre.
Grâce à une écriture splendide et à un retour tragique sur son passé, l'auteur nous fait pénétrer au cœur du pays khmer, tout en nous dévoilant les terribles contradictions qui – dans les forêts du Cambodge comme ailleurs – habitent l'homme depuis toujours.
« Alors j’ouvrais les yeux dans le noir et  sortais m’immerger dans cette parcelle moite d’univers que le destin nous avait attribuée : le périmètre de l’ambassade, enveloppé de ténèbres. »

A lire la 4ème de couverture je m’attendais à un récit choc…C’est le contraire, j’ai lu un texte d’une exquise courtoisie. Mais, ne vous y méprenez pas, François Bizot dit ce qu’il a à dire, sans complaisance ; il a le style plus lyrique, qu’il met au service d’une parfaite connaissance de la région, et de ses us et coutumes.

Ce texte découpé en chapitres de longueur traditionnelle, se compose en réalité de deux parties égales non matérialisées qui représentent les deux " périodes" auxquelles il fait référence.

La première, est relative à sa détention au cours de l’année 1971 dans un camp Khmer. Il y fera la connaissance de celui qui sera jugé quarante années plus tard pour crimes contre l’humanité, Douch. Quelle que soit l’époque, quel que soit les lieux, nous retrouvons la dure réalité des camps, avec ses variantes locales…ici le paludisme, et la cruauté toute particulière des Khmers rouges ; bien curieuse manière d’honorer un idéal démocratique, et d’égalité….
Curieusement, c’est Douch qui se révèle le plus humain. Bizot sera relativement épargné, sans aucun doute parce que français, et parce connaissant parfaitement la culture khmère dont il parle d’ailleurs la langue. C’est dans cette partie du récit, que Bizot, met en évidence la mise en place de l’idéologie révolutionnaire et de ce qui en suivra. C’est avec beaucoup d’intelligence, en mettant à disposition toute ses connaissances de sa culture, qu’il réussit à faire parler Douch, pour ainsi mieux le sonder.
« Ah !, coupa t-il (c’est Douch qui s’exprime), leur duplicité m’insupporte au plus haut point ! La seule façon est de les terroriser, de les isoler, de les affamer. »
Et voilà ce qu’en dit Bizot, qui avait bien cerné la complexité du personnage :
« Or, n’était-ce pas seulement l’homme en lui qui était un danger ? Car je n’avais pas devant moi un monstre abyssal, mais un être humain que la nature avait conditionné pour tuer affilant son intelligence telles les dents du requin ou du loup…quoiqu’en prenant grand soin ne pas lui ôter sa psychologie humaine. »

La seconde partie fait référence à une période plus tardive, 1975, marquant si je peux dire le début de la fin. Les Khmères rouges ont investi la capitale, les réfugiés arrivent en masse vers l’ambassade où Bizot est interprète. Il lutte jusqu’aux dernières limites pour faire évacuer un maximum. Tout se joue au niveau du portail au-delà duquel l’extraterritorialité est de plus en plus bafouée. Le portail c’est la frontière. C’est une vie de reclus, dans une ville en état de siège, où bientôt commencera un génocide, dont hélas personne ne pale plus guère de nos jours…
Avec habileté, Bizot travaille au service des français, qui pour beaucoup d’entre eux ont aussi des attaches très fortes au Cambodge. Il fera aussi son possible pour extraire les cambodgiens qui se retrouvent seuls. Tout son amour pour ce pays, et sa culture séculaire émane de ce livre. C’est un déchirement pour lui de partir,  de ne pouvoir sauver ses travaux effectuer à l’Ecole d’extrême –orient, et d’assister impuissant à cette descente aux enfers dont le pays mettra des décennies à se relever.

« Telle une âme libérée – pour la seconde fois – par le juge des morts, je sortis de l’enfer cambodgien, en passant le pont des transmigrations. »

François Bizot- La table ronde (25/08/2000)-398 pages 
François Bizot, né à Nancy en 1940, est un anthropologue français, spécialiste du bouddhisme de la péninsule du sud-est asiatique, à l'École française d'Extrême-Orient (EFEO).
l a vécu la guerre civile au Cambodge, pays dont il étudiait les reliques religieuses au début des années 1970. En particulier, il a été détenu en 1971 dans un camp de rééducation khmer rouge, dont il fut l'unique rescapé. Dans ce camp il a été interrogé par Kang Kek Ieu, plus connu sous le surnom de Douch, qui allait, plus tard, devenir le terrifiant et méthodique bourreau de la prison de Tuol Sleng (S-21), ancienne école située à Phnom Penh.

Il a également vécu de l'intérieur l'évacuation de Phnom Penh par les Khmers rouges (du 17 au 30 avril 1975), en tant qu'interprète des étrangers réfugiés en masse dans l'ambassade de France.

Il a relaté ces quelques années et ce parcours dans son livre Le Portail, récompensé par le Prix littéraire de l'armée de terre - Erwan Bergot en 2000 et le Prix des Deux Magots en 2001. Son aventure au Cambodge a aussi inspiré un film, Derrière le portail, de Jean Baronnet (2004).

Livre lu dans le cadre du challenge Destination Cambodge, organisé par Evertkhorus .




Angkor, la forêt de pierre

Capitale du Royaume du Cambodge du IXe au XVe siècle, Angkor suscite très tôt des descriptions où l'étonnement le dispute à l'admiration. En 1296, un ambassadeur chinois est impressionné par cette ville «barbare». Aux XVIe et XVIIe siècles, des missionnaires européens y voient l'égale de Rome ou de Babel, tandis qu'un Japonais visitant la Ville croit se trouver en Inde. Peu après 1860, Henri Mouhot - le plus célèbre de ses «découvreurs» et l'un des plus romantiques - la place définitivement sur la carte des merveilles du monde ; c'est alors que débute le dégagement systématique et l'exploration scientifique du site qui, jamais oublié, redevient le palladium d'une nation - refuge en période de crise, étendard sous tous les régimes. Son inscription sur la liste du Patrimoine mondial par l'Unesco en 1992 officialise la valeur que lui avaient donnée depuis longtemps les voyageurs.
Historien et archéologue, Bruno Dagens retrace les grandes étapes d'une découverte émerveillée.
Dans le cadre d’une lecture commune ayant pour thématique le Cambodge, j’ai choisi de commencer par un ouvrage document sur le site archéologique d’Angkor.
Les éditions découvertes Gallimard, dans un ouvrage concis, superbement illustré, et documenté donne une très bonne première approche du sujet.
Je m’attendais à quelque chose davantage axé sur le site en lui-même. En fait, c’est plus sous l’angle historique que nous abordons Angkor, avec les différents personnages qui l’on découvert, ou plutôt re découvert, puisqu’en réalité Angkor ,capitale historique du royaume du Cambodge ,est connu depuis le milieu du XVI ème siècle, mais que c’est par la présence française, et la fameuse Ecole française d’extrême orient, que le site sera redécouvert et étudié.

Bruno Dagens-Gallimard (collection Découvertes) 1989-192 pages
Bruno Dagens, professeur émérite à l'université Paris 3-Sorbonne nouvelle, ancien membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient, archéologue et sanskritiste, a mené dès la fin des années 1950 à travers le monde indien et indianisé- en Afghanistan, en Asie du, Sud-est (Cambodge, Thaïlande, Laos) et en Inde - des recherches sur l'architecture et l'iconographie des temples et les traités techniques sanskrits qui leur sont consacrés. Ses publications comprennent l'édition et la traduction du Mayamata, célèbre traité d'architecture, et celles (parfois en collaboration) de plusieurs traités sivaïtes; à cela s'ajoutent l'étude descriptive d'un ensemble de près de 400 temples d'Andhra Pradesh, de nombreux articles, deux ouvrages de vulgarisation dans la Collection Découvertes-Gallimard sur Angkor et sur le dieu Shiva (ce dernier en collaboration) et enfin un «guide culturel» sur le Cambodge ancien.


Lu dans le cadre de Destination Cambodge organisé par Evertkhorus 


mercredi 29 juin 2011

Une journée d'Ivan Denissovitch


Prisonnier depuis huit ans dans un camp de travaux forcés en Asie centrale sous le régime stalinien, Ivan Denissovitch Choukhov, petit homme bon et débrouillard, est un zek, un détenu dans le langage administratif soviétique. Harcelé par ses bourreaux, le froid et la faim, il s'adapte pour survivre avec dignité dans un univers inhumain. Avec Une journée d'Ivan Denissovitch, Alexandre Soljenitsyne nous plonge dans le quotidien d'une victime parmi d'autres du système concentrationnaire soviétique. Au fil de cette journée, c'est toute l'horreur de ce monde " hors la vie" qui nous saute au visage, mais c'est aussi et surtout la résistance. (D’après l’édition de poche de Robert Laffont)
La publication de l’ouvrage, bien qu’autorisée par le régime, a eu un fort retentissement, et pour cause, Soljenitsyne, y parle du Goulag, le système concentrationnaire où le régime communiste déportait ses opposants de toute sorte.

Ce livre se mérite ; il faut savoir prendre le temps et son temps pour l’apprécier mais surtout pour l’apprivoiser. Ce n’est pas tant le style qui est difficile, que le facteur temps qui serait presque un personnage à lui tout seul ; le lecteur rentre dans une autre dimension ; tout se passe à l’échelle de la journée. Alors forcément, cela laisse le temps aux choses et aux personnages.
En effet, sans être compliqué, Soljénitsyne est fidèle au " style russe ", riche en détails, en petits rien insignifiants qui demande une lecture attentive, une concentration maximum. L’effort vaut la peine. Soljénitsyne avec des mots simples, sobres parvient traduire l’ambiance concentrationnaire du Goulag, des conditions de travail, des difficultés et humiliations en tout genre que les prisonniers subissent.
Ce livre met en évidence le fatalisme, trait de caractère très russe. On ne sent pas de révolte parmi les personnages, seulement que es choses sont comme cela et qu’il faut les accepter comme elles viennent.
 Et dans cet univers lourd, difficile, froid, l’humour n’est pas en reste.

« Le travail, c’est comme un bâton, ça a deux bouts ; quand on travaille pour des hommes, on en met un coup ; quand c’est pour des cons, on fait semblant. »

« Une journée de passée. Sans un seul nuage. Presque de bonheur. Des journées comme ça, dans sa peine, il y en avait, d'un bout à l'autre, trois mille six cent cinquante-trois. Les trois de rallonge, c'était la faute aux années bissextiles. »

Soljenitsyne, après avoir été interdit, emprisonné, banni de son pays, a été réhabilité. Désormais son œuvre est étudié des lycéens russes. J’ai hâte de lire d’autres de ses œuvres, avec notamment l’imposant archipel du Goulag.

Alexandre Soljenitsyne- Julliard (1963) existe en format poche-279 pages

Alexandre Soljénitsyne est né en 1918 à Kislovodsk. Orphelin de père, il fut élevé pauvrement mais parvint cependant à faire de brillantes études de mathématiques, de physique, d'histoire, de littérature et de philosophie. Décoré de l'Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale, il est arrêté en 1945 pour avoir critiqué Staline et condamné à huit ans de camp de travail. Après quatre autres années de relégation, il est réhabilité en 1957. C'est au bagne qu'il avait commencé à écrire. En 1962, Khrouchtchev autorise la publication d'Une journée d'Ivan Denissovitch, mais à partir de 1965, toutes ses œuvres sont interdites en Union soviétique. Exportées clandestinement, elles sont aussitôt traduites dans plusieurs langues étrangères : le Premier Cercle, le Pavillon des cancéreux, de nombreuses nouvelles, enfin l'Archipel du Goulag qui lui vaut d'être arrêté en 1974, puis déchu de la citoyenneté soviétique et expulsé. Prix Nobel de littérature en 1970, Soljénitsyne a vécu vingt ans aux États-Unis où il a achevé la rédaction de sa gigantesque fresque historique commencée en 1936 : la Roue rouge. Il a regagné sa patrie en mai 1994, et a vécu à Moscou où il meurt à son domicile à 89 ans dans la nuit du 3 au 4 août 2008.

Challenge Nobel 9






Challenge 26 auteurs/26 livres: 14/26 [S]

Connaissez vous - Paris?


Y a-t-il un rapport entre l'eau de Javel et le quai du même nom ? Combien y a-t-il d'arcs de triomphe à Paris ? Quel agréable souvenir dentaire est attaché à la place des Etats-Unis ? Entre novembre 1936 et octobre 1938, Raymond Queneau pose chaque jour aux lecteurs du quotidien L'Intransigeant trois questions sur Paris. L'Histoire s'y mêle à l'anecdote, la pratique documentaire aux dérives dans la ville, le sourire au savoir. Sur une idée d'Emmanuel Souchier, la présente édition vous propose plus de quatre cents de ces questions assorties de leurs réponses. Pour parcourir la Ville Lumière en compagnie de l'un de ses plus éminents piétons et découvrir une oeuvre méconnue de Raymond Queneau, jamais encore publiée en volume.

Cette question me va droit au cœur, moi qui aime tant "fouiner" et déambuler dans Paris. Je comptais bien avec ce livre, apprendre, mais apprendre en m’amusant et sans ennui.
Ce livre n’est pas un ivre comme les autres. Il reprend sous un même volume les questions à propos de Paris que Raymond Queneau posait régulièrement aux lecteurs de " l’intransigeant" aujourd’hui disparu des publications.
Ce recueil est composé de 76 groupes de 6 questions dont les réponses sont données au verso. Tout y passe : de la Grande Histoire, aux petites histoires de Paris, des Personnages nés ou morts sur place à ceux auxquels on peut rattacher une anecdote croustillante, des monuments les plus connus aux façades les plus anonymes…..
 On ne lit pas ce livre tel l’affamé qui fait son repas intégral, mais tel le grignoteur piochant ici où là de quoi combler une petite dent creuse.

Incontestablement le contenu est fort intéressant …mais….la construction et la présentation font que cela devient vite étouffant et lassant. Si j’ai appris énormément de chose, je doute qu’au terme de du livre il m’en reste beaucoup, tant les informations arrivent de manière sèche et impersonnelle.
J’aurais apprécié une petite originalité dans la présentation de ce quiz : en faire ressortir des thématiques par exemple, y adjoindre quelques illustrations…

Je remercie Livraddict et les éditions Folio pour ce partenariat

Raymond Queneau-Folio n°5254 (mai 2011)-175 pages


jeudi 23 juin 2011

Le temps présidentiel, mémoires tome 2

Dans le second volume de ses Mémoires, Jacques Chirac aborde avec une grande liberté de ton les deux mandats de sa présidence, la plus longue de la Ve République après celle de François Mitterrand. Il dresse son bilan et explique ce qui a guidé ses grands choix, sans passer sous silence les aspects qui ont suscité des critiques et des commentaires ? la dissolution de 1997, le feuilleton des « affaires », l’échec du référendum sur la Constitution européenne ? , il rétablit aussi la vérité sur les réformes menées en faveur de la réduction de la « fracture sociale » et de la modernisation du pays.
Il consacre une large part de ce récit aux questions de politique étrangère et à son inlassable engagement pour le respect des cultures et la paix, tant en ex-Yougoslavie qu’en Irak. Restituant ses échanges avec les grands chefs d’État du moment, de Bill Clinton et George W. Bush à Tony Blair, de Boris Eltsine et Vladimir Poutine à Helmut Kohl et aux dirigeants chinois, il révèle les dessous, jusqu’ici tenus secrets, d’une action internationale souvent déterminante.
Jacques Chirac évoque également avec beaucoup de sincérité ses relations avec les principaux protagonistes de ses douze années de pouvoir : aussi bien Alain Juppé et Lionel Jospin, que Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin.
Il raconte, enfin, l’autre grande aventure de cette période : la création du musée des Arts Premiers, aventure qui reflète, au-delà de sa dimension esthétique, la part la plus authentique d’un président profondément humaniste, épris d’universel.
En conclusion, Jacques Chirac s’adresse à la jeunesse et aux créateurs, tous ceux qui seront les acteurs de la France de demain, et s’appuie sur son expérience hors du commun pour livrer dans un « testament politique » sa vision d’une « France qui ose ».


« Car il n’existe pas plus de hiérarchie entre les arts et la culture qu’il n’existe de hiérarchie entre les peuples. » 20 juin 2006, Inauguration du musée des arts premiers, quai Branly

Ce second volet se veut plus politique, plus profond, et plus vachard aussi. Si Chirac ne tarit pas d’éloge pour ses plus fidèle collaborateurs, pour un certain nombre de personnalités qu’elles soient de son bord ou pas, il peut être sans concession pour d’autres et pas forcement des moindre, à tors ou à raison….car on ne connaît jamais les dessous d’une histoire ou de la grande Histoire. A certains moments il attribue aux une et aux autres des traits de caractères ou des actes qui étaient les siens ou ses faits en d’autres temps.

Quand j’écris que ces mémoires ont un caractère plus politique et plus profond, c’est que d’une part Chirac ne parle plus de lui, mais surtout des grands sujets internationaux, environnementaux, des enjeux du futur qui ont occupés sa présidence. Il m’a paru beaucoup plus sincère et  plus vrai lorsqu’il revient longuement sur ce qui l’a amené à refuser une intervention militaire ne Irak, sur son cheminement en matière d’environnement, sur sa réflexion à propos des enjeux de société au niveau planétaire.
Sur le plan intérieur, je suis nettement convaincue par ses propos, son analyse du 21 avril qui à mon sens n’a pas été compris (et pas uniquement par lui d’ailleurs) et par les réponses données.
Ses échecs ne sont pas esquivés, mais….il ne regrette rien.

Sans être dupe sur le fait qu’il ne peut pas tout dire, et qu’il n’a pas forcément intérêt à dire certaines choses, cet ouvrage a au moins le mérite de balayer de manière assez complète ces quinze dernières années , de connaître un peu mieux les principaux dirigeants internationaux.

L’ancien chef de l’état, tel un vieux sage, drapé d’une étoffe d’humanisme, feinte ou sincère ? je ne me prononce pas, revient aux origines de l’Homme, pour mieux s’adresser à la jeunesse : « Alors Français : rêvez ! Osez ! Ultime message, testament, mise en garde, humour corrézien….à chacun de juger 

Jacques Chirac(en collaboration avec Jean-Luc Barré) -Nil éditions (juin 2011)-610 pages